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Gorée : une île – mémoires

La situation sur l’île de Gorée est tout un symbole. Gorée est une île de mémoires. « Gorée inaugure la course sur les mers, l’or des Mansa du Mali et des Tunka-Inca de l’empire aztèque, le négoce triangulaire et l’esclavage, le capitalisme, la modernité, l’éveil des peuples et les révolutions libératrices sans frontières. C’est le message de l’île-mémoires », rappelle Pathé Diagne, lors de la cérémonie belle et émouvante de lancement du Mémorial de Gorées-Almadies, en 1987. La bâtisse qui abrite le musée, construite en 1777, par la Signare Victoria Albis, face à la fameuse Maison des esclaves, garde un charme suranné. Témoin de ces histoires multiples, elle était prête à recevoir une mémoire de plus, celles des femmes, de leurs histoires, de leurs traditions et cultures, de leurs places et rôles dans le temps passé, présent et futur.

De l’histoire de Gorée, on retient bien sûr celles devenues classiques de signares illustres, parmi lesquelles Victoria Albis, Anne Pépin, Cathy Louette, Hélène Aussenac ; celles anonymes et cruelles des esclaves entreposées dans le bas des demeures marchandes avant le grand départ. On devrait y associer celles méconnues, et à fouiller, des femmes locales mêlées à cette vie urbaine naissante de la fin du XVIIIème siècle dans un comptoir prospère de commerçants, de fonctionnaires et de soldats et ouvert aux influences culturelles les plus hétéroclites - nordiques et méditerranéennes, islamiques et chrétiennes – à travers une histoire de tourmentes et de contrastes (Mbow A. M, 1980).

De l’histoire du Sénégal, on retiendra celle de ses héroïnes les plus glorieuses, conscientes de leurs prérogatives politiques : Tègue Rella et sa sœur Fatim Yamar, Djëmbët Mbooj et sa sœur Ndatté Yalla, illustres parmi les linguères (princesses) du Waalo, Yacine Buubu du Jolof, et d’autres autorités féminines du Kayor, du Sine ou du Saloum, États souverains précoloniaux. Le suicide par le feu, de la Linguère Fatim Yamar et des femmes de Nder pour échapper aux griffes de l’envahisseur maure, en 1820, est marquée dans la mémoire collective du Waalo, sur les rives du fleuve Sénégal et dans tout le pays. Comme l’indiquait, la sociologue Fatou Sarr, lors d’une conférence donnée au musée Henriette Bathily, en février 2007, « le système politique accordait une fonction importante à la Linguère, fonction qui revenait de droit à une femme de la lignée maternelle du Brak.
Ceci permettait de faire respecter un équilibre entre les lignées. Ces femmes, qui étaient les gardiennes du trésor familial, jouaient en effet souvent un rôle déterminant dans le choix du Brak [souverain] et très vite, et allaient utiliser cette position stratégique d’influence pour arriver à un contrôle absolu du pouvoir » (2007 : 4). La Reine Aline Sitoé Diatta participe d’une histoire plus récente. Née en 1920, en Casamance, cette paysanne construit son propre pouvoir par ses dons prophétiques. Elle exhorte à la résistance contre la conquête coloniale et, poursuivie par les autorités, elle finit en déportation et meurt à Tombouctou, en 1944.

Il reste tant d’histoires d’autres femmes pionnières ou plus ordinaires, mais exceptionnelles dans la vie socio-économique et politique, culturelle et religieuse. Elles sont à collecter dans les mémoires présentes, les traditions orales et les diverses archives. Des paysannes du riz aux élites académiques et politiques, des militantes des syndicats et des partis de la première heure aux romancières de la cause des femmes, des talentueuses potières, teinturières et autres artisanes de tous les terroirs aux artistes-peintres de la région de Dakar, tout se donne à dire, à montrer et à réfléchir. Faire entrer l’histoire des femmes dans l’histoire officielle sénégalaise n’est sans doute pas la tâche exclusive du musée, mais dans cette île-mémoire, cette histoire y a toute sa place.

 
Copyright : Musée de la femme " HENRIETTE BATHILY " Gorée,